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Philosophie, éthique et soin

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Extraits de Thèse (Ne pas penser l'action, voilà le mal)

Arendt qui s’est beaucoup interrogée sur la question des fins et des moyens explique qu’il existe en la matière une différence fondamentale entre la fabrication et l’action. En effet, si dans le cas de la fabrication, les moyens sont au service de la fin, en revanche, dans le cas de l’action, les moyens possèdent en eux-mêmes une valeur morale. Elle prend alors cet exemple :

 

Lorsque je trahis quelqu’un, par exemple, pour contribuer à ce qu’on appelle une bonne cause, la question ne se pose plus de savoir si la bonne cause ne se transformera pas en un tournemain en une mauvaise cause, ce qui compte, c’est tout simplement le fait que j’ai apporté la trahison dans le monde de l’action humaine.[1]

 

Comment, dans ces conditions, ne pas souscrire à la pensée du pasteur Dietrich Bonhöffer, lorsque celui-ci en 1945, prisonnier dans l’attente de son exécution pour complot contre le Führer, écrivait :

 

Le fait d’être méchant est pire que d’agir mal. Un menteur qui dit la vérité est pire qu’un homme véridique qui ment ; un ennemi des hommes qui exerce la charité est pire qu’un homme aimant qui se laisse vaincre un jour par la haine. […] Une action haineuse vaut mieux que l’acte charitable d’un ennemi des hommes ! Les péchés ne se valent donc pas ; leur poids diffère. […] Les vertus les plus brillantes du traître sont plus noires que les faiblesses les plus sombres de l’homme fidèle[2].

 

Autrement dit, les moyens sont toujours la seule chose qui compte, tandis que la fin est toujours un dessein illusoire. On comprend pourquoi cette volonté de totale maîtrise de l’action politique comme moyens au service d’une fin a été l’œuvre des régimes totalitaires.

Plus précisément, le risque est de séparer la pensée de l’action de sa réalisation, c’est-à-dire la fin des moyens. Hannah Arendt considère que le mal n’a pas d’autre origine. Cette conviction s’est forgée chez elle notamment lorsqu’elle assista en 1961, pour le compte du journal américain « The New Yorker », au procès du nazi Adolf Eichmann. Par la suite elle en tira un livre, « Eichmann à Jérusalem – Rapport sur la banalité du mal » qui suscita une vive polémique. Il faut dire que Hannah Arendt émettait un jugement à première vue surprenant : le criminel de guerre ne lui était apparu ni monstrueux ni démoniaque, mais effroyablement normal, en vérité d’une terrible banalité. Mais que l’on ne s’y méprenne pas, le terme de banalité employé par Hannah Arendt ne sert aucunement à minimiser les crimes commis par Eichmann. Bien au contraire, car ce que dénonce la philosophe dans son livre, c’est l’incapacité totale qu’avait Eichmann simplement de « penser » à ce qu’il faisait. Certes, il n’était pas stupide et pourtant, comme elle a pu le constater lors des audiences,  « plus on l’écoutait, plus on se rendait à l’évidence que son incapacité à s’exprimer était étroitement liée à son incapacité à penser – à penser notamment du point de vue d’autrui.[3] » Dans l’impossibilité de prendre conscience de ses actes, le personnage d’Eichmann, sans avoir l’air d’un monstre, apparaissait comme un être totalement dépourvu de libre arbitre. En somme, il avait simplement « agi sans penser » à ce qu’il faisait. Pour sa défense, Eichmann rappelait qu’il obéissait à des ordres qui le dépassaient. Fonctionnaire zélé, son « éthique » personnelle avait été alors de faire son travail le mieux possible, le plus efficacement qu’il le pouvait. Mais que serait-il arrivé si Eichmann avait vraiment pensé, ne serait-ce qu’une seule fois, à ce qu’il faisait ? Arendt soutient l’idée que dans ce cas il n’aurait pas pu continuer à participer à cette machine administrative qui n’avait d’autre fin que la mort. Car la pensée instaure une césure originelle dans le fil du temps. Comme l’écrit, le philosophe Jean-François Mattéi : « Elle est ce hiatus qui permet à l’homme de suspendre une action, d’interrompre un processus, d’établir une rupture dans ce réseau tissé de désirs et de besoins, de nécessité et de soumission, qui est le flux continu de la vie.[4] » Le non-usage de la pensée, une pensée par défaut, nous empêche donc de faire jouer notre libre arbitre. Déchargé de nos responsabilités, notre sens moral se trouve comme endormi. Seule la pensée qui permet ce temps d’arrêt dans l’enchaînement des événements, peut le réveiller et briser le moment de l’indifférence ou de l’inhumanité toujours possible. Ce n’est donc pas un hasard si Hannah Arendt finit par identifier le refus de donner une signification aux actes que nous commettons comme le mal absolu : « Ne-pas-penser, par exemple ne pas se représenter ce que j’éprouverais si ce que j’inflige à autrui m’était infligé – voilà en quoi consiste le “mal”.[5] » Les ressorts secrets du mal se trouveraient donc dans ce défaut d’exercice de la faculté de penser librement et authentiquement, autrement dit dans l’absence de pensée critique.

Dans son œuvre Hannah Arendt a dénoncé à plusieurs reprises un autre grand danger moral. Si le premier, nous venons de le voir, c’est le non-usage de la pensée, une pensée par défaut, il existerait un second danger tout aussi terrible. Il se caractériserait par un usage exclusif de la pensée, une pensée par excès qui, protégée dans sa tour d’ivoire, refuserait la confrontation aux autres et à la réalité du monde. La séparation de la pensée et de l’action entraînerait donc inévitablement l’irresponsabilité et l’injustice.. La critique de Hannah Arendt concerne indirectement toutes les idéologies qui en cherchant à fonder un homme nouveau, ont voulu plier coûte que coûte la réalité humaines à la pensée de leurs auteurs. Il faut opposer à cette pensée absolue – dans le sens premier du mot signifiant « détacher de », « séparer de » – la pensée active, celle qui se propose d’agir sur et dans le monde réel et se manifeste au travers du doute. Hannah Arendt en arrive à distinguer le « penser à » qui est en fait purement contemplatif et risque de se couper du réel, et le « penser sur » qui, toujours déjà pratique, n’est que l’autre côté de l’action. Car la pensée n’est pas recherche de savoir, mais quête de sens. Fondée sur l’expérience et la sensibilité, la pensée conduit vers la signification et non pas, comme l’entendement, vers la science et le savoir. Penser l’action, c’est donner du sens à nos actes et donc, tout en tenant compte du réel, être en mesure de refuser l’enchaînement des déterminismes et le poids du conformisme ambiant. Dans ces conditions, l’enjeu éthique est bien de pouvoir associer pensée et action, la première préparant la seconde. C’est ainsi que selon Hannah Arendt « penser » implique toujours « penser avec », car la pensée est par nature dialogue, d’abord avec soi-même, puis ensuite avec les autres.

Dans le cadre de l’activité soignante cette affirmation revêt une importance considérable. Pourtant, il faut rappeler que dans la réalité professionnelle la difficulté que nous avons pour consacrer du temps à la pensée et à l’action volontaire est aussi liée à nos propres organisations. Celles-ci privilégient, comme nous l’avons vus, de plus en plus souvent l’usage de pratiques codifiées, standardisées qui laisse à l’acteur peu d’espace de pensée et (en principe) quasiment pas d’autonomie.



[1] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Levy, col. Pocket / Agora, 1983., p. 62.

[2] Cité par Eric Blondel. in, La morale, Paris, GF Flammarion collection Corpus, 1998, p. 88.

[3] Hannah Arendt., Eichmann à Jerusalem. Rapport sur la banalité du mal, Paris, Folio-Histoire, Gallimard, 1997, p.86.

[4] Jean-François Mattéi , La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde, Paris, PUF, 1999, p.127.

[5] Hannah Arendt ., Journal de pensée. Volume1, Paris, Seuil, 2005, p. 932.

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